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Des anti-héros heureux « T’es nul », m’avait asséné Arthur. Du haut de ses quatre ans, le bonhomme n’avait pas apprécié mon jeu de balle, à vrai dire assez pitoyable. Ma surprise n’était pas tellement d’être traité de cette manière par ce footballeur en culotte courte (cela fait plus de trente ans que je sais que je suis « un pied » au football !). L’étonnement provenait plutôt de la résonance en moi des mots de mon petit vis-à-vis : une demi-seconde de surprise passée et ce « t’es nul » prenait un goût de libération, une saveur de révélation. Cette situation me rappelait le refrain « je suis heureux d’être nul » du film Au nom d’Anna. Un adolescent juif préparant sa Bar Mitzva se trouvait tout découragé par la mue de sa voix : comment oser entonner des textes de la Bible devant toute la communauté rassemblée dans la synagogue ? Son rabbin lui conseillait alors de relever le défi (que Dieu lui lançait) : non pas se terrer mais au contraire chanter à tue-tête. Et l’ado de chanter d’une voix mal-assurée, « je suis heureux d’être nul ». Se prenant au jeu, il repartait libéré, en scandant son nouveau mantra. « Heureux » et « nul » peuvent-ils vraiment aller ensemble ? Quel bonheur les mots d’Arthur me promettaient, à moi, le nul ? Avoir l’ambition de faire toujours « tout juste » est possible à l’âge d’Arthur, et encore… Nous faisons tous de notre mieux, mais n’arrivons que rarement à être à la hauteur de nos idéaux : même au prix de nombreux d’efforts, nous ne sommes jamais aussi cohérents, aussi zens, aussi… parfaits que nous le souhaiterions. Alors peut-être que le petit bonhomme avait mis le doigt sur mon égo de paon ou de pou... ou tout simplement de jeune jésuite ? Les histoires ridiculisant les hommes trop sûr d’eux abondent dans la Bible (du tortueux Jacob au bouillant Pierre, en passant par Sara l’incrédule). Paradoxalement, les héros bibliques sont plutôt des « anti-héros » car ce n’est pas tant leurs aptitudes personnelles que l’Ecriture célèbre, mais bien plutôt leur capacité à ne pas constamment se mettre au centre. S’engageant résolument dans leurs entreprises, arrive souvent le moment où ils sont conduits à s’en remettre à la vie, parfois avec anxiété, parfois avec confiance. A Dieu vat ! Reconnaissant leur impuissance, leur « nullité » à faire totalement face, ces hommes et ces femmes se retrouvent délivrés de leurs crispations et de leurs projections et deviennent enfin disponibles à la réalité. Passer du joug tyrannique de l’image de soi à l’acceptation de sa « toute-non-puissance » peut être qualifié de libération. Mais celle-ci est coûteuse, car la sortie de l’égo n’est que rarement « une promenade de santé » et le signal de l’Exode est souvent initiée par un autre, qu’il soit rabbi, Dieu ou enfant... Alors, « you are not ok, but it is ok », un nouveau refrain pour être nul, et l’être heureusement ?
Alain Decorzant s.j., Genève www.choisir.ch retour
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